Pendant plusieurs mois, les entreprises ont été agitées par des affaires concernant les rémunérations de quelques dirigeants. Qu'il s'agisse de stock-options, de primes exceptionnelles, d'indemnités de départ ou de retraite, les chiffres rapportés ont indigné l'opinion. Le slogan lancé par Attac, dénonçant l'insécurité sociale des salariés pour l'opposer à la sécurité dorée des dirigeants, s'est nourri des chiffres astronomiques jetés en pâture dans l'espace public. L'image des chefs d'entreprise s'en trouve dégradée. Il faut reconnaître à Laurence Parisot une innovation non négligeable : pour la première fois, le Medef choisit clairement son camp pour éviter une extension du discrédit à l'ensemble des dirigeants qui pâtissent de ces situations exceptionnelles.
On objecte parfois que les revenus faramineux des sportifs - notamment des footballeurs et des pilotes de F1 - ou des artistes de variétés ne provoquent pas la même indignation. Mais trois raisons expliquent cette différence. La première relève du marché du travail, la deuxième de la relation de travail et la troisième des choix effectués par les personnes physiques. En effet, les sportifs opèrent sur un véritable marché. Le mercenariat est la règle la plus courante et l'importance de leurs revenus découle directement des offres. Ce peut être vrai de certains chefs d'entreprise, mais ce n'est guère le cas quand ils doivent leur nomination à des relations politiques. Dans un monde d'infidélités croissantes, le niveau du revenu ou les modes de rémunération (stock-options par exemple) se justifie s'il est besoin de fidéliser des dirigeants que s'arracheraient les entreprises. Ce fut rarement le cas dans les exemples susdits.
La deuxième raison concerne les relations de travail : le revenu d'un sportif ou d'un chanteur n'entre pas en relation directe avec les revenus salariés. Dans le cas des dirigeants d'entreprise, quelque inexacte ou injuste que soit cette représentation, il existe une relation implicite entre les salaires perçus par les uns et les autres. Soit dans la comparaison - hausses salariales limitées face à des chiffres incommensurables -, soit dans une conjonction causale - ce que gagnent les dirigeants est soustrait de l'enveloppe des salariés. C'est l'ancrage même du concept d'exploitation. Enfin, la troisième raison correspond aux choix effectués par les individus : je décide moi-même d'acheter un enregistrement de Johnny ou un billet pour aller au stade. Ces personnalités gagnent certes beaucoup d'argent, mais je reconnais leur talent et le plaisir qu'ils me procurent. On évoque aussi la tolérance des Français vis-à-vis des gagnants au Loto ou à l'Euro Millions qui encaissent des sommes fabuleuses sans travail. Elle est d'un tout autre ordre : le gagnant a gagné comme j'aurais pu ou comme je pourrais gagner.
Il convient enfin de réfuter une objection souvent recommencée. Un dirigeant d'entreprise peut arguer de la création de valeur opérée sous son mandat et soutenir que, au regard de ce qu'il a fait gagner à l'entreprise, ses quelques millions d'euros représentent peu de chose. Mais cet argument heurte le discours le plus commun sur le rôle des équipes dans le succès d'une organisation. Aucun dirigeant ne peut soutenir qu'il est le seul à avoir fait gagner son entreprise.
Nous ne pouvons négliger les éléments démagogiques qui viennent se greffer sur ces affaires. Il est souvent possible d'attiser jalousie et envie. Les ressorts critiques ne sont pas toujours des plus nobles. C'est pourquoi la plupart des entreprises se dotent d'instances qui permettent d'améliorer la gouvernance.
Deux tentations existent qui constituent de réelles menaces pour le dynamisme de notre économie et la vie des entreprises. La première consiste à vouloir toujours légiférer ; la seconde réside dans cette pathologie de la transparence qui mine notre société.
En effet, nous devons d'abord admettre que des hommes et des femmes, même dirigeants d'entreprise, peuvent se conduire bien ou se conduire mal. Il faut accepter cette idée, voire la sauvegarder. Puisqu'il n'y a pas mort d'homme (!), il faut leur laisser cette liberté qui est la condition même de toute éthique : on ne peut agir bien que si on peut agir mal ! C'est ensuite l'organisation de la gouvernance qui doit permettre d'identifier les responsabilités. On déduit, en second lieu, que les administrateurs ou membres d'un comité des rémunérations sont considérés comme responsables s'ils ont eux-mêmes mal agi ou couvert de mauvaises actions sans qu'une transparence de nature policière ne se substitue à leur responsabilité.
Mais, au-delà de ces affaires, le trouble principal provient de la difficulté contemporaine à établir une connexion effective entre le risque et le profit. Le créateur d'entreprise, l'entrepreneur qui risque ses économies ou son capital dans l'activité économique qu'il met en oeuvre ne trouble guère l'ordre public si un profit significatif vient couronner son succès. On sait, en effet, qu'il aurait lui-même payé son échec. Or les dérives financières du capitalisme moderne ont de plus en plus obéré ce lien essentiel entre risque et profit : au-delà des quelques cas scandaleux, la distribution de dividendes aux actionnaires, dans une entreprise cotée qui connaît un résultat négatif, fait perdre maints repères. Les argumentations qui les justifient en évoquant le danger d'une chute des cours sont difficilement intelligibles par l'opinion.
La causalité entre risque et profit doit être réhabilitée. C'est une tâche difficile. Dans une économie et une société qui expriment trop souvent le profond désir d'exclure toute forme de risque - principe de précaution, obsession de la prévention, protections renforcées, etc. -, il faut réapprendre la distinction entre le risque et le danger et montrer la force et les enjeux d'une liberté qui ne s'enferme pas dans une conception étroite de la sécurité. Des mots à connotation positive comme innovation, invention ou création doivent enrichir le contenu du concept de risque pour légitimer sa connexion avec le profit. Cette dernière notion reste elle-même suspecte car on s'imagine que le profit s'ancre dans un processus qui consiste à profiter des uns ou des autres.
La relation entre risque et profit ne saurait être dogmatique, ni didactique. Elle suppose, pour échapper à d'archaïques clivages idéologiques, un travail sur les arguments, les mots, leurs contenus et leurs connotations. Un travail étayé par des exemples et des contre-exemples. Un travail qui se substitue aux lois, règlements, codes éthiques ou règles de bonne conduite et sollicite davantage l'intelligence et la conscience communes. On ne fonde jamais la confiance sur l'accumulation des procédures de défiance.
ALAIN ETCHEGOYEN est professeur de philosophie.